L'évolution des politiques publiques en France
Suite au vandalisme de la Révolution française, la logique que le patrimoine exceptionnel doit être pris en charge par les autorités s'impose. En 1830, l'État crée alors un corps administratif chargé des « monuments historiques ». Mais à partir des années 1960, ce n'est plus l'aspect unique, ni même matériel d'un édifice ou d'un objet qui constitue le cœur de l'action publique, mais plutôt sa capacité à témoigner de l'authenticité d'un lieu, voire d'une communauté. Cette nouvelle conception émerge avec André Malraux, premier ministre des Affaires culturelles de 1959 à 1969, dont la politique patrimoniale repose essentiellement sur deux grandes actions : d'une part, l'adoption de la loi du 4 août 1962 sur les secteurs sauvegardés, dont l'objectif est de protéger les ensembles urbains historiques (dont celui du Marais dès 1964), alors que l'urbanisme promu par les pouvoirs publics afin de moderniser les villes menaçait les centres-villes et leur histoire ; d'autre part, l'inventaire général des monuments et des richesses artistiques qui vise à recenser, étudier et faire connaître (et non pas à protéger ni classer) l'ensemble des éléments patrimoniaux du pays, « de la petite cuillère à la cathédrale » – selon le mot d'André Malraux –, qui seraient typiques de l'histoire, de l'architecture et plus globalement de l'art de la France.
Les années 1980-1990 transforment le rôle de l'État qui doit désormais veiller à accompagner les collectivités territoriales et les citoyens dans la définition de ce qu'ils considèrent comme « leur » patrimoine. Cette nouvelle politique a pour conséquence une profonde ouverture du concept de patrimoine. À la suite du patrimoine ethnographique, émergent alors les patrimoines maritime, gastronomique, industriel ou technique. On parle alors de plus en plus des patrimoines au pluriel plutôt qu'au singulier pour signifier l'extension de cette notion, reconnue et appuyée par l'État.
En conséquence, on assiste à un deuxième boom du nombre de monuments historiques inscrits et classés (mais aussi, de manière corollaire, du nombre de musées les exposant). Cette approche perdure aujourd'hui même si elle est ponctuée de très vives critiques. Nombreux sont en effet ceux qui dénoncent une « hyperpatrimonialisation ».
D'après Fabien Van Geert, Cahiers français n°429, septembre-octobre 2022.
D'un patrimoine monumental à des patrimoines pluriels
Face à l'inflation patrimoniale du début du XXIème siècle, les prospectives des spécialistes hésitent entre de patrimonialisation et omnipatrimonialisation.
Durant le XXème siècle, la législation de protection du patrimoine s'étoffe et accompagne l'évolution de la notion. Jusque dans les années 1960, la protection du patrimoine est considérée comme une affaire de spécialistes et est confiée aux historiens de l'art. le patrimoine est monumental et classique et couvre les objets d'art qui sont protégés. Il s'est depuis élargi et constitué de biens matériels et immatériels. Y ont été intégrés progressivement les patrimoines naturel, archéologique, industriel, rural, technique, maritime et fluvial. Ce qu'on appelle le « patrimoine de proximité » est aussi objet d'attentions. Enfin, le champ du patrimoine s'est encore élargi à des savoirs et à des modes de vie : il couvre les traditions et expressions orales et les savoir-faire liés à l'artisanat traditionnel. La loi constitutionnelle du 23 juillet 2008 reconnaît les langues régionales comme faisant partie du patrimoine. En 2010, a été créée la Direction des patrimoines au ministère de la Culture : le concept s'emploie désormais au pluriel. Néanmoins, l'élargissement sans fin du patrimoine (on parle d'illimitation patrimoniale) pose la question du risque d'une dilution des enjeux immédiats de la conservation et de la valorisation du patrimoine.
D'après le site vie-publique.fr
Un désengagement patrimonial de l'Etat ?
Depuis le mouvement de déconcentration des années 2000, une majorité de monuments historiques n'appartiennent plus à l'Etat mais aux collectivités territoriales (51%) ou aux propriétaires privés (46%). Aidées de l'Etat central, les échelles inférieures, dont les communes, doivent donc soutenir leur patrimoine local (…). Ces différentes ressources permettent-elles de préserver le patrimoine ? Assurément non : il y aurait, selon plusieurs sources, environ 2 000 bâtiments historiques en péril ou partiellement en péril (…). Pour autant, le développement récent des aides des acteurs privés vient compléter le travail public (…). Certaines données soulignent leur développement exponentiel ces dernières années : par exemple, le mécénat d'entreprises s'est considérablement renforcé, passant de 945 millions de dons déclarés en 2010 à près de 2 milliards en 2017 (…). 1/4 de ces dons partent dans le domaine « Culture et patrimoine », en forte hausse. Une évolution confortée par les évolutions législatives, comme la fameuse défiscalisation dont peuvent bénéficier les individus et groupes privés. La puissance publique a parfois aussi recours à l'affichage publicitaire (50 millions d'euros), et a organisé le récent loto du patrimoine, qui a rapporté 21 millions d'euros en 2018, selon le ministère de la Culture.
Luc Lenoir, Wladimir Garcin-Berson, « Les vrais chiffres du budget consacré à notre patrimoine par l'Etat », Le Figaro, 20 avril 2019
Les journées du patrimoine
Tout débute en 1984, en France. Jack Lang, ministre de la Culture de François Mitterrand, instaure une « Journée portes ouvertes dans les monuments historiques ». C'est un succès immédiat renouvelé d'année en année tous les troisièmes dimanches de septembre. Devant cette réussite, les pays européens prennent exemple sur la France et instaurent à leur tour des journées portes ouvertes dans les lieux du patrimoine. C'est en 1991, que le Conseil de l'Europe institue officiellement des « Journées européennes du patrimoine », auxquelles l'Union européenne apporte son soutien. L'année suivante, en France, cette opération est portée d'un à 2 jours et prend le nom de Journées nationales du Patrimoine, toujours à l'initiative de Jack Lang qui a retrouvé son poste de ministre de la Culture. Ce n'est qu'en 2000, sous le ministère de Catherine Tasca, que cette fête est rebaptisée, en France, Journées européennes du Patrimoine. Désormais, 50 pays dans le monde participent chaque année à ces journées. Elles ont un thème européen et un thème national.
« Comment les journées européennes du patrimoine sont-elles nées ? », www.jaimemonpatrimoine.fr, 2017