Axe 1 : Usages sociaux et politiques du patrimoine
Axe 2 : Patrimoine, la préservation entre tensions et concurrences
Axe 3 : La France et le patrimoine, des actions majeures de valorisation et de protection
THEME 2 :
IDENTIFIER, PROTEGER ET VALORISER LE PATRIMOINE : ENJEUX GEOPOLITIQUE
 
Patrimoine et nouvel urbanisme à Paris
 

Une ville décor paralysée ?

En faisant de la protection du patrimoine l’alpha et l'oméga de la redynamisation des centres historiques, la muséification transforme la ville en décor. Le traumatisme de la destruction des Halles de Baltard contribue au revirement général et c'est dans la seconde partie des années 1970 que la ville se tourne avec un respect inédit vers son passé. Le mouvement peut être daté du choix de Valéry Giscard d'Estaing de conserver la gare d'Orsay que Georges Pompidou envisageait de remplacer par une tour. Aujourd'hui, le futur n'a plus la cote. L'obsession de préserver le passé, de le protéger contre les atteintes du présent, aboutit logiquement à une vitrification de la ville. La construction de logements et plus largement de bâtiments neufs devient de moins en moins acceptable et par conséquent de plus en plus difficile. La muséification transforme des quartiers entiers en résidence touristique par la grâce des sites de location pour les particuliers comme Airbnb.

Franck Gintrand, Chroniques d'architecture, 14 mai 2019

PARIS 2030 : Ces Grands Projets Vont Radicalement Changer la Ville
Original link

Patrimoine et mondialisation

Certaines villes, telle Paris, cumulent le statut de ville-mémoire mondiale et de ville globale. En promouvant les villes « créatives », qui cumulent innovation économique et création artistique, la globalisation confère en outre au patrimoine, intégré aux industries culturelles, une importance accrue dans la compétition métropolitaine. Dans ce contexte, les villes-mémoires tendent à utiliser le patrimoine pour se démarquer dans la compétition : la valorisation de ressources territorialisées uniques - leurs monuments, leur tissu urbain, leur histoire - draine des flux de touristes et de cadres. Elles construisent à cet effet une nouvelle image et un nouveau récit métropolitain. Paris a développé le thème de la « métropole sur Seine », qui fait fusionner l'imaginaire touristique associant depuis la fin du XIXème siècle la ville au fleuve, avec l'imaginaire globalisé du waterfront reconquis (…).

Cette nouvelle politique de valorisation du patrimoine parisien s'inscrit dans le cadre d'une nouvelle étape de la mondialisation du tourisme. Grâce au bas coût du transport aérien et à l'essor des flux en provenance des pays émergents, le tourisme devient un enjeu métropolitain croissant et contribue à transformer la patrimonialisation en une « patrimondialisation », qui connecte les villes aux réseaux mondiaux par la valorisation de la mémoire.

Géraldine Djament-Tran, « Les villes mémoires mondialisées, entre conflit et nouveau régime patrimonial »,Questions internationales, mars-avril 2013

Clichy-Batignolles : une opération de renouvellement urbain

La réhabilitation du quartier Clichy Batignolles (…) s'est échelonnée de 2006 à 2020 (…). Pour la réaliser, la Ville a acheté une partie des terrains détenus par la SNCF et par Réseaux ferrés de France (…). Immeubles de bureaux et activités commerciales se succèdent le long des voies ferrées de la gare Saint-Lazare et du périphérique. Ces bâtiments protègent ainsi le cœur du quartier des bruits de la circulation ferroviaire ou automobile et bénéficient de la proximité des transports en commun (…). Le patrimoine a été préservé, comme le pavillon de l'Horloge (ancien octroi), la Forge (anciennes écuries) datant de 1852 et la halle en charpente mixte (bois, fonte et fer) du quai n°3 de l'ancienne gare des marchandises de Batignolles, érigée vers 1840-1843 (…). En face du parc, les Ateliers Berthier construits en 1895 par Charles Garnier pour abriter la fabrication de décors de l'Opéra de Paris ont été transformés en salles de spectacle (…). Le secteur a aussi été rénové avec la création de la cité judiciaire en 2017-2018. Celle-ci comprend l'immeuble de la Direction régionale de la police judiciaire (…), le nouveau Palais de justice et la maison de l'ordre des avocats, ces 2 derniers établissements étant signés Renzo Piano.

Danielle Chadych et Dominique Leborgne, Atlas de Paris. Évolution d'un paysage urbain, Partigramme, 2018

Comment reconstruire Notre-Dame de Paris après l'incendie?
Original link

Les réticences pour l'urbanisme vertical

L’urbanisme sur dalle et la tour Montparnasse ont provoqué un rejet des tours parmi les Parisiens. En 1977, le Conseil de Paris nouvellement élu entérine l'interdiction de construire au-dessus de 37 mètres prévue dans le projet du Plan d'occupation des sols (POS, devenu ensuite PLU ou Plan local d'urbanisme). 25 ans plus tard, le maire de Paris, Bertrand Delanoë, remet le dossier des hauteurs à l'ordre du jour, voyant d'un bon œil la construction verticale de la ville. Les opposants défendent la préservation du tissu urbain parisien hérité d'Haussmann qui permet de voir le ciel, privilégiant plutôt l'optimisation du bâti existant pour loger les gens (surélévation ponctuelle, utilisation de logements vacants et transformation de bureau vides) sans densifier davantage la ville la plus dense d'Europe. Lors de la révision du PLU lancée en 2001, Bertrand Delanoë commande une enquête d'opinion pour tester son idée. Résultat sans appel : 63% des Parisiens sont opposés aux tours. Les projets sont donc remballés et le nouveau PLU voté en 2006 ne touche pas la limite des 37 mètres (11 étages). À partir de 2010, le Conseil de Paris lève les obstacles dans 6 quartiers, dans Masséna Bruneseau (XIIIème) avec la tour Duo (180 mètres de haut), Batignolles (XVIIème) lieu du TGI (200 mètres) ou porte de Versailles (XVème), où se construit la tour Triangle (180 mètres). Mais, en 2020, le rapport de force change. Fort de ces 23 élus, le groupe des écologistes devient incontournable pour disposer d'une majorité et réaffirme sa position historique : il faut revenir au plafond historique de 37 mètres maximum sans dépassement possible. Cette limite permet de concilier la nécessaire production de logements sociaux avec l'indispensable besoin de respiration des Parisiens.

Emile Meunier, conseiller dans le groupe écologiste de Paris, Le Monde, 05 juillet 2022

Non à l’enlaidissement de Paris » : une pétition contre le nouveau pavillon d’entrée de l’Assemblée nationale atteint plus de 89 000 signatures
La bataille autour du projet architectural du nouveau pavillon d’entrée de l’Assemblée nationale se poursuit. Plus de 89 000 personnes ont signé la pétition lancée le 25 juin 2025 par l’association de défense du patrimoine Sites & Monuments. Elle a été relancée ces derniers jours après que le Conseil de Paris a rendu, le 18 juillet, un avis favorable à la modification des règles d’urbanisme applicables au secteur du Palais Bourbon.

L’association dénonce la construction d’un grand bâtiment de verre de 4 000 mètres carrés qui jouxterait la célèbre colonnade de l’Assemblée nationale, face à la Seine et la place de la Concorde et dont le coût a été estimé à 52,8 millions d’euros - qui seront puisés dans les réserves de l’Assemblée.

«Dépense somptuaire»

Sites & Monuments juge que l’aspect visuel du nouveau pavillon, qui cherche à reproduire les colonnes de l’édifice en pierre de taille érigé en 1888, jurerait avec le cadre. « Il serait, en effet, inadmissible de porter atteinte à cette composition caractérisée par sa pureté, sa minéralité, sa symétrie et son équilibre, avec une correspondance parfaite des colonnades de l’Assemblée nationale et de l’église de la Madeleine. Cet ensemble architectural emblématique offre aujourd’hui une perspective que rien ne vient entacher », défend l’association sur le site de la pétition.

Au-delà de l’esthétique, Sites & Monuments estime que le projet contrevient aux prescriptions du Sit patrimonial remarquable (SPR) du 7e arrondissement de Paris, « en raison de sa hauteur et d’empiètements sur un espace vert protégé ». L’association explique par ailleurs qu’il porte atteinte au paysage des Rives de la Seine, classées à l’Unesco, dont il dégraderait la « stratification harmonieuse ». Enfin, il ne respecterait pas, toujours selon Sites & Monuments, l’avis de la Commission du Vieux Paris, qui « s’oppose fermement et unanimement à la démolition pure et simple de l’actuel pavillon d’accueil ».

L’association critique également le coût du projet. Dans un contexte où « l’État doit faire des économies », Sites & Monuments affirme que la construction de ce pavillon est une « dépense somptuaire » et « incompréhensible ». Et d’ajouter : « L’institution parlementaire doit être exemplaire et rendre des comptes aux citoyens. » L’Assemblée répond toutefois que les travaux seraient entièrement financés sur ses fonds propres, sans dotation du gouvernement.

Vieille rengaine depuis le début des années 2000

Ce projet architectural est porté par la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, depuis 2025. Mais il est en réalité une vieille rengaine : dès le début des années 2000, les couloirs sont jugés trop étroits pour laisser passer les journalistes, les écoliers ou les groupes de visiteurs, rappelle Le Monde , qui précise que les consignes Vigipirate ont rendu «l’expérience plus complexe encore». En juillet 2023, le collège des questeurs de l’Assemblée (qui regroupe les députés chargés de l’administration et de la gestion financière du Palais Bourbon) avait lancé un concours d’architecture pour imaginer un nouveau pavillon. Le jury avait retenu le projet de l’agence Moatti-Rivière en 2024, ensuite validé à l’unanimité par le bureau de l’Assemblée nationale.

De nombreuses critiques n’ont cessé de s’élever en 2025, poussant Yaël Braun-Pivet, en février 2026, à suspendre les travaux qui devaient être achevés en 2028. La présidente de l’Assemblée a expliqué que le permis de construire déposé en juin 2025 devait être modifié car il n’était pas compatible avec le Plan de sauvegarde et de mise en valeur (PSMV) qui s’applique au très sensible quartier du Palais-Bourbon.

Pour débloquer la situation, le préfet d’Île-de-France a engagé une procédure de modification ciblée du PSMV, raconte Le Parisien . Dans ce cadre, la Ville de Paris est obligatoirement consultée ; elle a rendu un avis favorable à la modification des règles d’urbanisme applicables au secteur le 18 juillet. Emmanuel Grégoire a estimé que les constructions « s’inscrivent dans des gabarits proches de ceux des édifices existants » et « ont été conçues dans le respect des caractéristiques architecturales et patrimoniales du site », indique le journal local. En revanche, il reste encore plusieurs étapes à franchir avant que la suspension des travaux ne soit levée. Le préfet doit encore recueillir l’avis favorable de l’Architecte des Bâtiments de France (ABF), celui de la Commission locale du site patrimonial remarquable, puis faire l’objet d’une enquête publique, souligne Le Parisien.

«Si vous avez l’argent, utilisez-le à bon escient»

Plus de 89 000 personnes ont signé la pétition de Sites & Monuments, exprimant leur désaccord avec un « enlaidissement » de la capitale. Mais surtout leur incompréhension, principalement concernant le financement du nouveau pavillon, dans l’espace commentaires du site. Élisabeth, originaire de Courtenay, s’insurge par exemple que soient dépensés « 50 millions » d’euros « pour mettre en place ces "boudins" de verre », alors que cette enveloppe « serait indispensable aux équipements des pompiers » qui luttent contre les nombreux incendies partout en France.

L’opposition au projet a reçu les renforts de plusieurs personnalités, à l’instar de JoeyStarr et Ségolène Royal. Mercredi, Rachida Dati a appelé sur X à la « mobilisation » pour « empêcher cette destruction patrimoniale ». « Ce site patrimonial protégé a été déclassé par Emmanuel Grégoire et ses alliés écologistes », a pesté l’ancienne candidate à l’élection municipale de Paris.

Jeudi, Stéphane Bern a affirmé sur X avoir également signé la pétition pour s’opposer à « ce projet qui enlaidirait la perspective de la place de la Concorde avec la parfaite harmonie de ses monuments historiques ».

Article de Clara Hidalgo, publié sur le site du Figaro, 06 aout 2026