Mi-mars, Xi Jinping, secrétaire général du Parti communiste (PCC), avait prévenu : « Pour se doter de forces nationales compétitives, la Chine instaurera et améliorera le système de gouvernance de l’économie de plate-forme en accordant une importance égale au développement et à la régulation dans le cadre des efforts menés pour promouvoir une concurrence loyale, lutter contre les monopoles et empêcher l’expansion désordonnée du capital. » Nous y sommes.
Deux lois présentées en août et qui entreront en vigueur en novembre retiennent particulièrement l’attention. L’une porte sur la sécurité des données, l’autre sur la protection des informations personnelles.
« Pour la première fois, la loi explique que les données constituent un atout stratégique de la nation et qu’elles ne doivent pas appartenir à des entreprises privées, surtout si elles sont dans une situation monopolistique », décrypte Cédric Delzenne, directeur Asie de Fifty-Five, une société de conseil en exploitation de données marketing, installée à Hongkong. « Jusqu’à présent, le gouvernement était plutôt réactif par rapport à certains abus, désormais il définit le cadre a priori », ajoute-t-il.
Si nombre d’experts jugent ces lois comparables au Règlement général sur la protection des données (RGPD), adopté en Europe en 2018, elles semblent plus strictes sur un point sensible : le transfert des données à l’étranger. Elles prévoient en effet que les entreprises devront obtenir l’accord des personnes concernées, mais aussi celui des autorités chinoises.
Déjà, depuis juillet, les entreprises chinoises qui veulent s’introduire en Bourse à l’étranger doivent recevoir l’accord préalable de l’administration du cyberespace chinois. Plusieurs fleurons de la tech ont préféré renoncer. Il faut dire que, pour avoir tenté de passer en force, Didi, le « Uber chinois », qui avait levé 4,4 milliards de dollars (3,7 milliards d’euros) sur le Nasdaq le 30 juin, a été lourdement sanctionné par l’administration du cyberespace quarante-huit heures plus tard. En quelques jours, l’entreprise a perdu le quart de sa valeur (17 milliards de dollars). Une mésaventure qui n’est pas sans rappeler celle d’Alibaba, qui, en novembre 2020, s’était vu interdire l’introduction sur les marchés de sa filiale financière Ant Group, quarante-huit heures seulement avant la date prévue.
Déjà spectaculaires, ces sanctions étaient finalement peu de chose par rapport à ce qui allait suivre ; l’obligation faite fin juillet à toutes les sociétés spécialisées dans le soutien scolaire de se transformer en associations à but non lucratif. Une industrie qui, selon certaines études, pèserait plus de 250 milliards de dollars. D’autres secteurs sont dans le viseur du gouvernement, notamment la toute-puissante industrie des jeux vidéo, comme le montre l’interdiction bientôt faite aux mineurs de jouer en ligne plus de trois heures par semaine.
Alors que le décrochage en Bourse des entreprises technologiques chinoises est évalué à plus de 1 000 milliards de dollars, Xi Jinping est satisfait. Le capital rentre dans le rang. Lundi 30 août, lors d’une réunion des dirigeants du PCC, le président chinois se serait félicité que la campagne contre « l’expansion irrationnelle du capital » commence à porter ses fruits.
Ce n’est d’ailleurs qu’un début : le gouvernement doit « guider les entreprises à obéir au leadership du Parti », a-t-il précisé, ajoutant qu’il ne fallait pas oublier la « big picture » : le développement de l’économie et de la société chinoise.
Malgré tout, les cours des marchés n’ont pas l’air de laisser le PCC si indifférent. Vendredi 27 août, l’administration de surveillance du cyberespace et le département de la propagande du parti ont annoncé lancer une campagne contre les journalistes indépendants et les plates-formes d’information financière qui « interprètent mal les politiques économiques et prévoient des jours sombres pour les marchés financiers ». Sont également concernés ceux qui auraient la mauvaise idée de reproduire « sans jugement » les articles parus à l’étranger qui interprètent mal la politique financière de la Chine.
Car cette reprise en main de la tech concerne également le contenu des services offerts par les entreprises. Toujours le 27 août, l’administration du cyberespace, décidément omniprésente, a ainsi soumis à consultation publique un projet de réglementation des procédés qui permettent aux géants de la tech de cibler les internautes avec des offres qui correspondent à leurs habitudes de consommation. Ces algorithmes devront désormais être enregistrés auprès des régulateurs. Les recommandations fournies par les algorithmes devront respecter les « valeurs mainstream » et « diffuser activement une énergie positive ».
Avant même que les résultats de la consultation ne soient connus, l’industrie du show-business a déjà fait les frais de cette nouvelle orientation. Les fan-clubs, un véritable phénomène social auprès des ados chinois, vont être étroitement surveillés et nettement moins mis en valeur par les algorithmes de demain. Par ailleurs, les classements des célébrités sont désormais interdits. Pas question de laisser des stars au comportement souvent peu socialiste dépraver la jeunesse.
Victime expiatoire : Zhao Wei, une des actrices chinoises les plus célèbres, a disparu des réseaux sociaux depuis le jeudi 26 août. Impossible même de visionner un film dans lequel cette milliardaire aux multiples talents (elle est à la fois actrice, réalisatrice, chanteuse et femme d’affaires) apparaît. La raison ? Nul ne la connaît. Est-elle en Chine ? Dans un de ses quatre châteaux bordelais ? Ailleurs dans le monde ? Mystère. Une chose est sûre : le rideau, sur elle, est tombé.
Dans un entretien publié sur le site de la redoutée Commission centrale de l’inspection disciplinaire du PCC, un chercheur, Jiang Yu, explique que « la littérature et les arts sont un important champ de bataille de la pensée et de l’idéologie. (…) Si on autorise l’extension irrationnelle du capital dans le monde littéraire et artistique, cette activité va perdre sa fonction, [qui est] de servir le peuple et le socialisme et cela détruirait le fondement spirituel de la nation chinoise ».
Li Guangman, un blogueur thuriféraire du régime, abondamment relayé par les comptes officiels, y compris celui de l’armée, justifie également cette politique. Selon lui, il est grand temps pour Pékin de répondre à la « révolution de couleurs » que les Etats-Unis veulent mener contre la Chine, par le biais d’une « cinquième colonne à l’intérieur du pays ». Selon lui, « la fête est finie pour les grands groupes capitalistes », dont, bien sûr, les Occidentaux tirent les ficelles. Il flotte dans l’air comme un étrange parfum de révolution culturelle 2.0.
Frédéric Lemaître (Pékin, correspondant), 2 septembre 2021.Depuis bientôt six mois, l’Etat a multiplié les amendes et les mesures réglementaires contre des plates-formes chinoises de plus en plus puissantes.
A première vue, c’était presque un rendez-vous de routine : les autorités chinoises avaient convoqué, jeudi 18 mars, les représentants de Tencent, d’Alibaba et de neuf autres entreprises du Web chinois pour les mettre en garde au sujet des « fake news ». Les autorités sont particulièrement sensibles à toute information, véridique ou non, considérée comme politiquement sensible. Mais cette convocation s’inscrit dans un contexte différent : la mise au pas des géants du Web. Depuis bientôt six mois, les mesures de régulation se sont multipliées : annulation de l’introduction en Bourse de la filiale financière d’Alibaba, Ant Group, en novembre 2020 ; régulation de la finance en ligne ; loi antimonopoles ; régulation de la collecte de données…
Une campagne soutenue en haut lieu : lundi 15 mars, le président, Xi Jinping, a demandé aux régulateurs de la finance de renforcer la supervision des entreprises du Web, de s’attaquer aux monopoles, de promouvoir une compétition saine, la protection des données, et d’empêcher l’expansion désordonnée des capitaux, a rapporté la télévision nationale CCTV. Les plates-formes doivent « suivre la direction politique correcte ».
« Certaines se développent de manière non standardisée, et cela présente des risques. Il est nécessaire d’améliorer les lois qui gouvernent l’économie des plates-formes afin de combler les vides juridiques », a déclaré le dirigeant chinois. Outre les deux géants, Alibaba et Tencent, la liste des entreprises convoquées par l’administration chinoise du cyberespace et le ministère de la sécurité publique (chargé de la police) inclue entre autres ByteDance, propriétaire de TikTok et de sa version chinoise Douyin, le fabricant de smartphones et d’objets connectés Xiaomi, Kuaishou, qui propose aussi des vidéos courtes, et NetEase, numéro deux chinois des jeux vidéo.
D’après un communiqué de l’administration du cyberespace, les autorités ont demandé aux entreprises de « procéder à une évaluation de sécurité par eux-mêmes » de leurs plates-formes sociales, et de soumettre un rapport aux autorités s’ils souhaitent ajouter des fonctions qui « ont un potentiel de mobilisation de la société ». Le communiqué mentionne en particulier les fonctions audio, et le problème des « deep fakes », des créations ultra-réalistes permettant, à partir de contenus réels, de faire dire à des personnalités des choses qu’elles n’ont pas dites.
La référence aux fonctions audio concerne les applications de conversation en ligne, comme Clubhouse. Avant l’interdiction de l’application américaine en février, des discussions impliquant des utilisateurs basés en Chine avaient eu lieu sur des sujets hautement sensibles aux yeux des autorités du pays, comme la politique chinoise vis-à-vis de Hongkong, de Taïwan, ou la présence de camps de rééducation dans la région autonome du Xinjiang, dans l’Ouest chinois. Depuis la censure de l’application américaine, plusieurs entreprises chinoises ont mis au point des applications similaires.
Malgré les progrès de la reconnaissance vocale, la censure de conversations orales est plus difficile à appliquer que celle d’échanges écrits. Quelques jours plus tôt, le 11 mars, douze entreprises, dont Tencent, ByteDance, mais aussi le moteur de recherche Baidu et la plate-forme de VTC Didi, ont été condamnées à des amendes de 500 000 yuans (64 000 euros) par l’administration d’Etat pour la régulation des marchés, en vertu d’une loi antimonopoles. Une loi qui devrait être renforcée dans les mois à venir, d’après des annonces faites lors de la session de l’Assemblée nationale populaire, début mars.
Après l’annulation de l’introduction en Bourse record d’Ant Group, la filiale financière d’Alibaba, le régulateur viserait désormais Tencent, qui offre également des services financiers à travers le portefeuille numérique du réseau social WeChat. D’après l’agence Bloomberg, l’entreprise devrait être forcée de créer une holding financière soumise aux règles de la finance traditionnelle.
Alors que les rumeurs sur une prochaine régulation se répandaient, l’action Tencent a chuté de plus de 8 % en fin de semaine dernière. « C’est un plan de régulation généralisé qui se déroule point par point », résume Jean-Dominique Seval, fondateur du cabinet de conseil Soon Consulting, et président de French Tech Beijing.
Comme partout dans le monde, les géants de l’Internet n’échappent pas en Chine à la volonté de contrôler les nouveaux acteurs de l’économie. Dans un premier temps, Pékin a beaucoup favorisé ces entreprises, pour allumer des contre-feux à opposer aux GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) américains, et accélérer la digitalisation de certains secteurs traditionnels, comme la finance.
« Avec succès, estime M. Seval. Aujourd’hui, ils ont presque autant d’utilisateurs que Facebook et Google. Mais ils n’ont pas encore atteint leur plein potentiel, car le nombre d’internautes continue d’augmenter, et ils continuent à se diversifier. » Pour cet expert, ces groupes « peuvent encore doubler de taille, et devenir extrêmement puissants. On assiste à une course de vitesse entre ces géants et l’Etat qui cherche à les contrôler ».
Simon Leplâtre (Shanghaï, correspondance), 19 mars 2021