Litige frontalier. L’Estonie réclame que la Russie libère un “territoire occupé”
Signé il y a cent ans entre l’Estonie et la Russie soviétique, le traité de Tartu reste aujourd’hui objet de controverse entre les deux pays. Si de son côté la Russie considère qu’il n’a pas de valeur juridique, l’Estonie en revanche insiste sur sa validité.
Un traité frontalier non ratifié envenime depuis longtemps les relations bilatérales entre l’Estonie et la Russie. Au cours de la première moitié des années 2000, les deux voisins ont pourtant tenté de trouver une solution à leur discorde. Mais depuis 2015, un nombre croissant de politiques estoniens appellent à abandonner tout bonnement l’idée de ratifier l’accord paraphé en 2014.
C’est le cas de Henn Põlluaas, chef du Riigikogu, le Parlement estonien, et membre du parti national-conservateur “Parti populaire conservateur d’Estonie” (abrégé EKRE). Le 1er février, la veille du centenaire du traité de Tartu, dans un entretien avec le portail estonien ERR, il a appelé “la Russie à restituer les territoires estoniens occupés, si elle respecte le droit international”.
Le traité de Tartu est toujours valable, c’est un postulat inébranlable pour l’Estonie. Il n’y a pas de nouveau traité frontalier qui modifierait cette ligne, et la frontière avec la Russie reste, de jure, déterminée par ce traité.”
Critiqués par les collègues parlementaires de Põlluaas, ces propos ont également suscité une vive réaction de la part des autorités russes, pour lesquelles “la question des revendications territoriales de l’Estonie à l’égard de la Russie est fermée une fois pour toutes”, relaie le quotidien Kommersant.
Indépendance et territoires contestés
Petit rappel historique. Après la révolution russe, les bolcheviques ont peiné à s’installer dans la province d’Estonie. Cette dernière est devenue, avec l’appui de la France et du Royaume-Uni, un pays indépendant en 1917.
Comme le raconte Gazeta.ru, les deux pays alors nouvellement formés ont été contraints de conclure un traité, connu sous le nom de traité de Tartu, en date du 2 février 1920. Ainsi, “ils se reconnaissaient mutuellement comme des États indépendants et refusaient toute revendication mutuelle”. De plus, selon l’accord, les territoires russes d’origine – aujourd’hui une partie des oblasts de Leningrad et de Pskov, situés à l’ouest de Narva (Estonie) – devenaient une partie de l’Estonie.
Un an après le pacte germano-soviétique de 1939 et le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, l’Estonie a été incorporée à l’URSS, au sein de laquelle elle est restée jusqu’en 1991 – à l’exception de la période d’occupation nazie en 1941-1944. Pour les Estoniens, l’ère qu’a connue leur pays sous le gouvernement soviétique est aussi considérée comme une “période d’occupation”.
Pour la partie russe, cela signifie que l’Estonie a perdu son statut d’entité de droit international, entraînant l’invalidation du traité de Tartu. “Dès lors, comme l’a expliqué Maria Zakharova, porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères citée par l’agence Interfax.ru, les deux signataires faisaient partie d’une entité de droit international, à savoir l’URSS ; en outre, le traité n’est pas dans le registre des traités internationaux en vigueur de l’ONU.”
Échec des négociations
Après la chute de l’URSS en 1991, la Russie a dû redéfinir ses frontières avec les anciennes républiques soviétiques devenues des États indépendants. Les négociations sur la frontière russo-estonienne ont duré onze ans, et ont abouti à la signature en 2005 d’un traité sur la reconnaissance des frontières mutuelles.
Cependant, la ratification de ce traité a échoué. Comme l’explique le site Vzgliad, proche des positions du Kremlin, “les députés estoniens ont inclus dans le préambule une mention du traité de Tartu qui leur donnait la possibilité de revendiquer des territoires ultérieurement”. Ce qui a naturellement empêché, continue Vzgliad, la ratification du document. En effet, “Moscou n’a pas accepté les conditions qui lui étaient imposées, et a retiré sa signature”.
La probabilité de ratification reste faible
Le nouveau traité, signé après la reprise des négociations en 2012, a connu le même destin que le précédent. Sauf que cette fois, c’est le parlement estonien qui l’a ratifié le premier, en 2017. Depuis cette date, “les députés estoniens attendent que leurs homologues russes fassent de même”, s’impatiente le quotidien estonien Postimees.
“Depuis lors, les relations entre les [deux] pays se sont considérablement détériorées – la ratification du traité dans les années à venir est peu probable”, conclut Vzgliad. La “faible probabilité” d’une ratification est confirmée par le Premier ministre estonien Jüri Ratas, qui n’en souligne pas moins l’importance de maintenir le dialogue avec Moscou, d’après le quotidien Postimees.
Moscou, pour sa part, déclare ne pas vouloir s’occupe de la ratification tant que les politiciens estoniens n’auront pas cessé leur politique russophobe. Pour Leonid Sloutski, chef de la commission parlementaire des affaires internationales de la Douma, cité par RIA-Novosti, “cette politique a un impact négatif sur le dialogue interparlementaire”, de sorte que la procédure de ratification demeure suspendue.
Valeriia Anikushina, Courrier international, 10 février 2020

"Il y a de quoi être nerveux" : en Estonie, la frontière avec la Russie se militarise, les habitants restent inquiets
Après quatre ans de guerre en Ukraine, les Estoniens frontaliers avec la Russie craignent d'être les prochains sur la liste. Ils coupent certaines routes et commencent à installer des bunkers pour faire face à une potentielle invasion russe.
La guerre entre la Russie et l'Ukraine a des conséquences partout en Europe. Quatre ans après le début de l'invasion russe en Ukraine , les trois pays baltes, ex-républiques socialistes soviétiques, craignent d’être les prochains sur la liste si la Russie finissait par l’emporter. Eux qui ont rejoint l’Union européenne et l’OTAN en 2004 sont en pleine militarisation de leurs frontières. Au sud de l'Estonie , dans la municipalité rurale de Setomaa, composée de petits villages, les habitants sont inquiets.
"C'est impossible d'aller plus loin", lance le maire Raul Kudre, en roulant le long de la frontière. Il y a un gros panneau sens interdit. Plus loin, deux blocs de béton barrent le passage et à gauche, derrière des barbelés, les grands sapins recouverts de neige sont russes. "À 100 mètres, c’est un tout autre monde ! Sur la gauche, c’est la frontière russe. Les balises blanches et noires marquent la frontière estonienne. Les rouges et vertes, c’est la Russie", explique l'édile, plus à l’aise en russe qu’en anglais, même s’il cherche parfois ses mots et préfèrerait parler estonien.
Une cartographie précise
Raul Kudre explique que la route, qui passe par la Russie sur un kilomètre, était utilisée par les habitants pour se déplacer d’un village à l’autre, mais, en octobre, les gardes-frontières y ont repéré une dizaine de soldats russes armés. Les autorités estoniennes ont décidé de couper la route pour raison de sécurité. Les habitants doivent faire un détour. Une déviation est en train d’être construite.
"Les premiers jours de la guerre en Ukraine, nous nous sommes réunis ici, et nous avons dessiné une carte indiquant qui habite où", raconte Aarne Leima, qui vit un peu plus au sud, dans le village de Luhamaa. "Nous savons où sont stockées l’eau, la nourriture, qui sont les personnes isolées, comment maintenir le contact entre les villages, mais si un jour quelque chose devait arriver, nous n’avons aucune idée de ce à quoi cela pourrait ressembler", confie-t-elle.
Des bunkers dans la forêt
La Russie attaquerait-elle la frontière, ou les grandes villes, comme Tartu, Tallin, ou Riga en Lettonie ? L’article 5 de l’OTAN, celui de la solidarité entre alliés, fonctionnerait-il ? Et combien de temps ? À Uusvada, 25 habitants, Rein Jarvellil préfère ne pas y penser : "C’est très perturbant, il y a vraiment de quoi être nerveux." Il se dit "préparé", mais déplore "une situation vraiment critique" : "Ce ne serait pas un endroit où on pourrait rester en vie. Il faudrait évacuer. Cela n’a aucun sens de se préparer à rester."
Les plans d’évacuation sont déjà prêts, dans cet endroit où commencent à être construits en pleine forêt les premiers bunkers de la ligne de défense des Pays Baltes. Meelis Saarepu, chef des gardes-frontières du sud de l’Estonie, explique que le processus de militarisation a commencé bien plus tôt, dès 2014, quand un membre des renseignements estoniens avait été enlevé par la Russie, mais la situation s’est tendue depuis la guerre à grande échelle en Ukraine.
Par Virginie Pironon publié sur France Inter le 24 février 2026
Géopolitique. La “botte de Saatse”, curiosité frontalière et source de tensions entre l’Estonie et la Russie
“Il n’y a pas de menace directe de guerre. Les forces de défense estoniennes l’ont constamment confirmé. L’incident de la botte de Saatse n’a rien changé à la situation.” Depuis 2003, l’usage de cette route est régi par un accord entre l’Estonie et la Russie : les automobilistes peuvent l’emprunter à condition de ne pas s’arrêter ni de descendre de leur véhicule. Ce compromis repose sur une base juridique fragile, car le traité frontalier entre les deux pays n’a jamais été ratifié.
“Le sujet est redevenu très sensible”
Un nouvel accord a été trouvé en 2014, peu avant l’annexion de la Crimée, mais sa ratification a été de nouveau reportée. “Après que la Russie a lancé son offensive contre l’Ukraine au printemps 2014 [Moscou soutenait les factions prorusses qui combattaient l’armée ukrainienne dans le Donbass], le sujet est redevenu très sensible et aucun progrès n’a été réalisé”, note ERR.
Dans un climat de tension persistante, Marko Mihkelson, président de la commission parlementaire des affaires étrangères estonienne, estime que “pour la sécurité de l’Estonie, il serait préférable que nos frontières soient définies par un traité bilatéral, avec une ligne frontalière clairement reconnue par le droit international”. En attendant, Tallinn prévoit d’accélérer la construction d’une route de contournement : si les amendements à la loi sur l’environnement sont adoptés, elle pourrait être achevée d’ici à 2026.
Marielle Vitureau et Gerry Feehily, Courrier international, 17 octobre 2025
