Mercredi 23 avril, la «Ligne verte» qui divise Chypre depuis 1974 a été ouverte. Pour la première fois en trente ans, les Chypriotes turcs ont pu se rendre dans la partie grecque, et vice-versa. Au programme, émotion et retrouvailles.
Mardi 22 avril au soir, j’ai reçu un coup de fil de mon vieil ami Arif Tahsin, qui vit à Lapithos, dans le nord de Chypre, côté turc. “Viens, je t’invite pour un café demain après-midi”, m’a-t-il dit. Son appel suivait la décision de Rauf Denktas [le président de la “république turque de Chypre du Nord”] de lever les barrières interdisant la libre circulation des personnes des deux côtés de la fameuse “Ligne verte” qui divise Chypre depuis 1974. “Tu blagues !” lui ai-je répondu, incrédule. Sa réponse était très optimiste. “Avec l’entrée de Chypre dans l’Union européenne, Denktas a perdu la partie. Le temps joue maintenant contre les combats d’arrière-garde, dans le sens du rapprochement des deux parties de l’île.” De mon côté, j’étais plus réservé, ce qui a déçu mon ami Arif. Il appartient à la rédaction du journal Africa [édité dans la partie turque de l’île], qui exprime les positions les plus osées quant au problème de Chypre. Sa une d’hier parlait de cette ouverture des frontières comme d’une journée historique. Ainsi, lorsque finalement j’ai appelé Arif pour lui suggérer de préparer ce fameux café parce que j’arrivais, c’était son tour de se montrer incrédule. Pourtant, j’étais déjà passé côté turc, et je l’appelais de Famagouste [Gazimagusa en turc]. Une heure plus tard, je sonnais à sa porte. Il m’a accueilli, très ému, sans pouvoir prononcer un mot. Cette rencontre fut pour nous un moment unique, inimaginable quelques jours auparavant.Jusqu’à la dernière minute avant de commencer cette expédition, je n’étais pas sûr de vraiment passer de l’autre côté. Le gouvernement de la république de Chypre (au Sud) a tout fait pour décourager les Chypriotes grecs d’aller au Nord, craignant que la mesure prise par Denktas n’aboutisse à l’officialisation indirecte de son Etat, qui n’a jamais été reconnu par la communauté internationale [mais seulement par la Turquie]. Tôt le matin, une quarantaine de Chypriotes grecs ont quand même eu l’audace de tenter leur chance et se sont présentés au point de contrôle du Ledra Palace Hotel, seul check point entre les deux parties de l’île, au coeur de Nicosie [devenue Lefkosia/Lefkosa depuis 1995]. De l’autre côté, deux fois plus de Chypriotes turcs attendaient pour passer dans l’autre sens. Lorsque les premiers ont traversé la frontière sans problème, ce fut la ruée. Certains étaient jeunes et curieux de voir à quoi ressemblait l’autre côté du mur. D’autres, plus âgés, avaient abandonné leurs maisons en 1974 et voulaient revoir leur quartier, leurs anciens amis. Ce désir était si fort que les quelques tentatives d’intimidation officielles ont fait long feu.Lorsque je me suis retrouvé au point de contrôle, le chaos régnait. Sans comprendre comment, sans même montrer mon passeport, je me suis retrouvé littéralement propulsé de l’autre côté. Un ami journaliste du Nord m’attendait et m’a proposé d’aller faire un tour. C’était le jour de la fête nationale turque. Du coup, les bâtiments officiels et les rues étaient pavoisés. J’ai été également étonné par l’omniprésence des soldats turcs. A part cela, le trajet était magnifique. Il a beaucoup plu cette année et le paysage était particulièrement verdoyant. A Famagouste, on a eu un peu de difficulté à trouver une place pour garer la voiture. Partout il y avait des voitures de Chypriotes grecs. C’était une image parfaitement surréaliste que de voir au Nord toutes ces voitures avec des plaques d’immatriculation de la république de Chypre. Sur le port si pittoresque de Famagouste, l’émotion est devenue encore plus vive. Ce n’est pas seulement le fait de se trouver dans la ville symbole de l’invasion turque, c’était d’entendre partout parler le grec. Et pourtant on ne sentait aucune hostilité, les Chypriotes turcs étaient extrêmement chaleureux.Peut-être cet instant de liberté fait-il partie de la stratégie de Denktas et conduit-il à un piège, mais il est certain que la population de Chypre désire une solution. Leur enthousiasme à traverser la frontière ou à nous accueillir suffit à le prouver. On s’est assis dans un café et la fille du propriétaire est venue pour parler de ses inquiétudes. S’agit-il d’un nouveau jour pour Chypre ou d’un énième coup fourré du leader chypriote turc ? Personne ne pouvait répondre à cette question, surtout à l’heure de cette rencontre. En tout cas, le gouvernement chypriote grec a été pris par surprise. Les seuls qui étaient déjà prêts à s’engouffrer dans la brèche à peine ouverte étaient les commerçants. Au point de contrôle, une jeune femme distribuait déjà des prospectus avec des offres de location de voitures. Les restaurateurs nous demandaient comment mettre des annonces dans la presse chypriote grecque. Dans les magasins, on nous accueillait, en grec, d’un sonore “Kopiase file !” [Bienvenue, mon ami !] Comme l’a fait remarquer Georges Papandréou, le ministre des Affaires étrangères grec, cette mesure parviendra peut-être à démolir à jamais les murailles artificielles qui séparent encore les deux communautés. Peut-être aidera-t-elle aussi à faire de Nicosie une ville ouverte et à en finir avec les remparts, politiques cette fois, qui sont un obstacle à une solution définitive de ce conflit.