Renforcer le rôle de l'ONU
Dans un monde ouvert, nul ne peut s'isoler, nul ne peut agir au nom de tous et nul ne peut accepter l'anarchie d'une société sans règle. Il n'y a pas d'alternative aux Nations unies. Mais pour répondre aux défis d'aujourd'hui, ce choix fondamental, exprimé par la Charte, exige une profonde réforme de notre organisation (…). La responsabilité principale du maintien de la paix et de la sécurité est dévolue au Conseil de sécurité. Il est donc essentiel à sa légitimité que sa composition reflète l'état du monde. Son élargissement s'impose. À de nouveaux membres permanents, car la présence de grands pays est nécessaire. La France pense naturellement à l'Allemagne au Japon, mais aussi à quelques grands pays d'Asie, d'Afrique et d'Amérique (…). Cette réforme doit s'accompagner d'un renforcement de l'autorité du Conseil. C'est à lui qu'il appartient d'encadrer le recours à la force. Nul ne saurait s'arroger le droit d'utiliser la force unilatéralement ou préventivement. Mais à l'inverse, confrontés à des menaces accrues, les États doivent pouvoir être assurés que le Conseil dispose de moyens appropriés d'évaluation et d'action collective, qu'il a la volonté d'intervenir.
Discours de Jacques Chirac à l'ouverture de la 58e session de l'Assemblée générale des Nations unies, le mardi 23 septembre 2003
Benoît Durieux, Jean-Baptiste Jeangène Vilmer et Frédéric Ramel, Dictionnaire de la guerre et de la paix, PUF, 2017.
ONU : l’impuissance organisée face au désordre du monde
À mesure que les conflits se multiplient — de l’Europe de l’Est au Moyen-Orient, de l’Afrique aux Caraïbes — une question s’impose : l’Organisation des Nations Unies est-elle encore capable d’agir ? Créée pour prévenir les guerres et maintenir la paix, l’ONU apparaît aujourd’hui comme une institution indispensable, mais paralysée par ses propres mécanismes.
Un mandat colossal face au blocage du droit de veto
Son mandat demeure pourtant colossal. L’organisation internationale doit prévenir les conflits, déployer des missions de maintien de la paix, faciliter les négociations entre États et protéger les droits humains. Le Conseil de sécurité possède même, en théorie, le pouvoir d’imposer des sanctions ou d’autoriser des interventions militaires contraignantes. Sur le terrain, toutefois, ces pouvoirs se heurtent au droit de veto des grandes puissances, transformant trop souvent l’ONU en forum de discours plutôt qu’en instrument d’action.
Cette paralysie est d’autant plus frappante que les moyens financiers sont considérables. En additionnant le budget de fonctionnement, celui des missions de paix et celui des nombreuses agences spécialisées, l’ensemble du système onusien mobilise plus de 50 milliards de dollars américains par an. Malgré ces ressources, les crises s’enlisent et les populations civiles continuent de payer le prix des rivalités géopolitiques.
Cuba, symbole d’une impuissance diplomatique
Le cas de Cuba illustre cette impuissance. Le secrétaire général Antonio Guterres s’est dit « extrêmement préoccupé » par la situation humanitaire de l’île, menacée d’effondrement si les tensions énergétiques s’aggravent. Mais au-delà des mises en garde, l’ONU dispose de peu de leviers réels face aux décisions souveraines des grandes puissances.
Le désengagement américain et l’affaiblissement du multilatéralisme
Le désengagement américain sous Donald Trump — marqué notamment par la promotion d’alliances ad hoc plutôt que du multilatéralisme traditionnel — a accentué cette fragilité. Washington a privilégié des cadres parallèles comme le « Quad » indo-pacifique ou les « Accords d’Abraham », et le Conseil de la paix (Board of Peace) pour la résolution de conflits dans le monde contournant ainsi l’ONU pour gérer certains dossiers stratégiques.
Ce déplacement du centre de gravité diplomatique affaiblit davantage une institution déjà minée par les blocages internes. Jamais l’ONU n’a été aussi nécessaire, et jamais elle n’a semblé aussi lente. Sans réforme du droit de veto et des mécanismes d’intervention rapide, les déclarations solennelles risquent de continuer à produire surtout du cynisme. Dans un monde où la guerre redevient un instrument politique ordinaire, l’impuissance institutionnelle n’est plus une option : elle est un danger.
Article de Guy Bissonnette paru sur le site lamétropole.com, 12 février 2026
À 80 ans, l’Onu est impuissante et nécessaire
Quatre-vingts ans après la naissance de l’Organisation des nations unies, jamais le sentiment de paralysie n’a semblé aussi fort. À l’heure du retour des empires et du langage de la force, l’Onu reste impuissante face aux crises majeures de notre époque. Même si l’idéal qui accompagna sa naissance, celui d’un monde régulé par le droit et les règles acceptées par les États membres, est plus nécessaire que jamais, écrit Laurent Marchand, éditorialiste en charge de l’Europe et de l’international.
Il y a quatre-vingts ans, le 24 octobre 1945, la Charte des Nations Unies, signée quelques mois plus tôt par une cinquantaine de pays, devenait réalité. L’Onu naissait sur les ruines de la Seconde guerre mondiale. Le climat de l’époque est omniprésent dans le préambule du texte, qui assigne à la nouvelle organisation internationale l’objectif de préserver les générations futures du fléau de la guerre , qui par deux fois, en l’espace d’une vie humaine , venait d’infliger à l’humanité d’indicibles souffrances .
Lorsque les armes se taisent, la soif de droit et de justice est impérieuse. C’est une phase qui ne dure pas éternellement, mais qui autorise des avancées historiques. Nous l’avons connu en Europe avec la signature de la Convention européenne des droits de l’Homme, et l’institution de la Cour (CEDH) qui permet à un individu d’intenter, et parfois de le gagner, un procès contre un État.
Avec l’Onu, une avancée comparable est alors tentée pour affirmer une égalité de droits des nations, grandes et petites », dit le préambule. Dans le but de maintenir la paix pour garantir qu’il ne sera pas fait usage de la force des armes, sauf dans l’intérêt commun . Les États membres s’engagent en intégrant l’Onu à renoncer à l’emploi de la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État . Ambitieux projet. Imaginons comment un Ukrainien peut entendre ces nobles objectifs.
L’échec d’une réforme
Bien sûr, les règles de 1945 furent écrites par les vainqueurs. La France, habituée à boxer dans une catégorie toujours un peu supérieure à son poids réel, y figure. La composition du Conseil de sécurité (États-Unis, Russie, Chine, Royaume-Uni, France), qui est le cœur du pouvoir à l’Onu, reflète encore les équilibres de l’époque. Ilssont aujourd’hui dépassés, lorsque l’on songe que l ’Inde, le Brésil ou l’Afrique en sont absents.
L’échec de l’Onu aujourd’hui, c’est d’abord l’échec d’une réforme de son fonctionnement. Malgré plusieurs tentatives de rendre le Conseil de sécurité plus représentatif, ces réformes n’ont jamais abouti. Ensuite, dans un tel contexte, l’usage du veto réservé aux membres permanents du Conseil a souvent paralysé la machine. Le veto américain sur toute résolution condamnant Israël (27 des 30 vetos opposés depuis dix ans), le veto russe sur toute condamnation de ses politiques d’invasion (notamment en Ukraine).
Faire vivre l’espoir
Depuis 1945, l’Onu a ainsi été souvent empêchée, et quelques scandales sur ses dépenses ou le comportement de ses contingents de casques bleus ont terni l’image de l’organisation. Mettant dans l’ombre une action pourtant souvent salutaire. En matière humanitaire, alimentaire, culturelle. Au nom d’une égale dignité de la personne humaine.
Aussi, même si les agences de l’Organisation des nations unies sont souvent décrites comme de grands machins administratifs, ce qu’elles sont aussi souvent, leur action inspirée n’en est pas moins louable. Auprès des réfugiés, des déplacés, en soutien des misérables structures sanitaires de certains pays, en appui aux aides alimentaires en cas de sécheresse ou de conflit. Il est plus facile de tirer sur l’ambulance que de la défendre.
Dans la phase historique que nous traversons, caractérisée par la réaffirmation de la force au mépris des règles, l’idée d’une organisation régulant les nations, au nom d’un corpus juridique aux nobles intentions, reste une belle idée. Il faudra réformer ou refonder l’Onu, tôt ou tard, si on veut faire vivre cet espoir. Contre l’air du temps.
Article de Laurent Marchand, publié dans Ouest France, 24 octobre 2025
L’ONU à la croisée des chemins : adapter le maintien de la paix aux réalités contemporaines
Face à un monde de plus en plus ingouvernable, marqué par des conflits d’une complexité croissante, le Secrétaire général de l’ONU a appelé, lundi, à rendre les missions de maintien de la paix de l’organisation davantage « flexibles et résilientes ».
« Les guerres deviennent plus complexes et plus meurtrières. Elles durent plus longtemps et sont davantage imbriquées dans des dynamiques mondiales et régionales », a constaté António Guterres, lors d’un débat du Conseil de sécurité de l’ONU sur la façon d’adapter le système de maintien de la paix de l’organisation, qui peine à évoluer au rythme des menaces contemporaines.
Selon le chef de l’ONU, l’inadéquation dont semblent souffrir les missions de paix réside en premier lieu dans le fossé qui existe entre les mandats de plus en plus ambitieux donnés à ces dernières par le Conseil de sécurité - l’organe décisionnel de l’ONU en matière de création des opérations - et les ressources humaines et financières à leur disposition, souvent insuffisantes pour les réaliser.
L’exemple d’Haïti
Pour rendre ces opérations plus flexibles et résilientes, compte tenu des ressources disponibles, le chef de l’ONU a cité l'exemple des propositions qu’il a formulées récemment au Conseil pour aider à résoudre la crise en Haïti, en proie à des violence de gangs sans précédent, où une force multinationale non-onusienne est en cours de déploiement.
M. Guterres a indiqué que l’ONU était prête à assumer la responsabilité des dépenses logistiques et opérationnelles de cette force internationale.
« C’est un bon exemple de la manière dont nous pouvons concevoir une approche collective et sur mesure des opérations de paix dans un environnement extrêmement complexe et dangereux », a-t-il indiqué.
Fossé entre théorie et réalité
Comme l'a souligné lors du débat Jenna Russo, de l’International Peace Institute, un groupe de réflexion sur les approches multilatérales à la sécurité internationale basé à New York, il existe un fossé entre la théorie et la pratique.
« Les recherches montrent que les opérations de paix de l’ONU peuvent raccourcir la durée des conflits, renforcer la pérennité de la paix, prévenir la propagation des violences dans les pays voisins et protéger les civils », a tout d’abord rappelé Mme Russo.
Mais la mise en œuvre sur le terrain est selon elle bien plus chaotique. « Il existe souvent un décalage entre ces constats et l’expérience vécue par les populations dans les zones de conflit ».
« Manque de courage institutionnel »
Face à ce constat, Mme Russo a appelé à une « culture de planification plus forte » au sein du Secrétariat de l'ONU. « Rien n’empêche le Secrétariat d’entreprendre une planification avancée sans recevoir d’instructions du Conseil de sécurité », a-t-elle rappelé. Mais en pratique, elle a constaté que les lenteurs institutionnelles et « bureaucratiques et politiques » ont souvent freiné l’ancrage de cette culture de planification dans les travaux du Secrétariat sur les opérations de paix.
Mme Russo a également appelé à cultiver davantage une culture du risque au sein des opérations de paix, soulignant qu’il est souvent plus facile pour les Casques bleus de « faire profil bas » que d'innover ou d'adapter leurs approches aux réalités des conflits.
Ce manque de courage institutionnel, selon elle, contribue à l’immobilisme de l’ONU sur le terrain. Dans la même logique, elle a insisté sur la nécessité pour le Secrétariat de cesser de « s’autocensurer » dans les options politiques qu’il présente au Conseil de sécurité. L’ONU, selon elle, doit être en mesure de proposer des solutions audacieuses, même face à des contextes géopolitiques tendus et divisés.
Acteurs régionaux
Le constat est sévère, mais M. Guterres est loin de baisser les bras. Le Secrétaire général a ainsi appelé à une révision en profondeur des opérations de paix et à formuler, dans le cadre d’un dialogue renforcé avec les pays qui accueillent ses missions et les acteurs régionaux, de nouvelles recommandations pour rendre les opérations plus adaptables.
Dans cette perspective, il a estimé que les partenariats avec des organisations régionales comme l'Union africaine devraient prendre une place croissante, afin d’offrir de nouvelles possibilités pour renforcer les réponses de l’ONU face aux crises.
Source : site de ‘lONU, 24 mars 2025