Vers une nouvelle course aux armes nucléaires
Le dernier rapport de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, publié lundi 16 juin, souligne une nette tendance à l’amélioration et à la modernisation des armes nucléaires. Un mouvement qui laisse à penser que le processus de dénucléarisation des arsenaux à travers le monde pourrait toucher à sa fin.
En 2024, les principales puissances nucléaires ont renforcé leurs arsenaux, indique le dernier rapport de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri), publié le 16 juin.
Au total, le centre de recherche suédois recensait 12 241 ogives en janvier 2025. “Le monde est de plus en plus instable et la probabilité ne cesse d’augmenter que des armes nucléaires soient un jour utilisées, en dépit de tout ce que peut souhaiter l’humanité”, résume la version anglophone du média qatari Al-Jazeera.
Car “les neuf puissances nucléaires de la planète – et presque toutes les autres – ont poursuivi la modernisation de leurs programmes nucléaires en 2024, avec l’amélioration d’armes existantes ou l’ajout de nouvelles versions”, écrit le Sipri. Pour mémoire, les neuf États en question sont les États-Unis, la Russie, la Chine, la France, le Royaume-Uni, l’Inde, le Pakistan, la Corée du Nord et Israël.
Et notamment la Chine, relève Nikkei Asia. L’arsenal nucléaire de Pékin se composerait “a minima” de “600 têtes nucléaires, soit une centaine de plus par rapport à 2023”. Une hausse qui fait dire au titre japonais que “la Chine renforce son arsenal nucléaire plus que toute autre nation du monde”.
Refusant de commenter le rapport, un porte-parole du ministère des Affaires étrangères chinois a simplement déclaré : “La Chine a toujours adhéré à la stratégie d’autodéfense nucléaire et maintenu ses forces nucléaires au strict minimum nécessaire pour sa sécurité nationale, sans participer à une course aux armements.”
La fin de la dénucléarisation ?
Un chiffre chinois à relativiser, parce que 90 % des stocks mondiaux sont toujours situés en Russie et aux États-Unis, “avec plus 1 700 ogives déployées [par chacune de ces puissances] et 4 521 en réserve [à elles deux]”, indique Al-Jazeera.
Concernant la Corée du Nord, le programme nucléaire de Pyongyang reste “une pièce maîtresse de sa stratégie de sécurité nationale”. Selon le Sipri, le régime de Kim Jong-un aurait “assemblé un stock d’une cinquantaine de têtes nucléaires et posséderait suffisamment de matériel fissible pour en produire une quarantaine de plus – tout en augmentant ses capacités de production”.
Au-delà de cet état des lieux, le Sipri s’inquiète que le processus de dénucléarisation des arsenaux entamés depuis la fin de la guerre froide arrive à un plateau, voire s’inverse. “Le plus inquiétant à l’heure actuelle, c’est que la tendance à la réduction du nombre d’armes nucléaires est en train de s’essouffler”, déclare le directeur de l’institut, Dan Smith, au média public allemand Deutsche Welle.
Dans un autre rapport publié le 28 avril, le Sipri montrait que “les dépenses militaires mondiales [avaient] augmenté de 2 718 milliards de dollars en 2024, marquant dix ans de hausse consécutive”. Avec une augmentation notable en Europe et au Moyen-Orient, deux zones touchées par desconflits militaires de haute intensité. À savoir la guerre en Ukraine ainsi que l’embrasement du Moyen-Orient à la suite des attaques du Hamas le 7 octobre 2023 et les diverses opérations militaires israéliennes menées par la suite.
Étienne Bianchi, Courrier international, 16 juin 2025
Les mécanismes de la prolifération nucléaire
La situation n'incite pas à l'optimisme. Tous les éléments sont en effet réunis pour qu’émerge ces prochaines années une nouvelle génération de puissances nucléaires. Le premier est l'accroissement de « l'offre », notamment depuis la chute de l'Union soviétique. Le gigantesque réservoir nucléaire russe, mal contrôlé, est à la disposition des apprentis atomistes, non pas tant pour les armes proprement dites que pour le savoir-faire (nombreux sont les savants russes à s'être expatriés au cours de la dernière décennie) et la matière fissile de qualité militaire (la seule Russie disposerait d'un stock d'environ 1000 tonnes), véritable clé de la prolifération (…).
L'augmentation de la « demande » depuis le début des années 90 - et c'est le deuxième élément - promet en tout cas un marché très lucratif. Depuis la fin de la Guerre froide, les anciens protégés des 2 grands sont en quête de nouvelles garanties de sécurité. D'autant que la Première Guerre du Golfe avait déclenché un véritable signal d'alarme. En révélant l'ampleur du fossé entre la puissance militaire occidentale, notamment américaine, et celle des pays en voie de développement, elle avait conduit nombre d'entre eux à cette conclusion, résumait à l'époque par le chef d'état-major indien : « On ne se bat pas contre les États-Unis sans armes nucléaires ». (…). Dans ces conditions, les armes de destruction massive sont, de plus en plus, considérées comme le seul moyen de contourner la supériorité militaire occidentale.
Bruno Tertrais, « Prolifération nucléaire : le déséquilibre de la terreur », Alternatives internationales, octobre 2003