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«La Francophonie ne séduit plus, redoublons d'efforts !»
FIGAROVOX/TRIBUNE - La Francophonie n'est plus considérée comme un levier de l'influence de la France, déplorent Christian Philip et Bruno Fuchs. Selon eux, le sommet international de la Francophonie en 2024 doit être l'occasion de la promouvoir.
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Les objectifs de la francophonie

La francophonie, consciente des liens que crée entre ses membres le partage de la langue française et des valeurs universelles, et souhaitant les utiliser au service de la paix, de la coopération, de la solidarité et du développement durable, a pour objectif d'aider : à l'instauration et au développement de la démocratie, à la prévention, à la gestion et au règlement des conflits, et au soutien à l'Etat de droit et aux droits de l'homme ; à l'intensification du dialogue des cultures et des civilisations ; au rapprochement des peuples par leur connaissance mutuelle ; au renforcement de leur solidarité par des actions de coopération multilatérale en vue de favoriser l'essor de leur économie ; à la promotion de l'éducation et de la formation. La francophonie respecte la souveraineté des Etats, leurs langues et leurs cultures. Elle observé la plus stricte neutralité dans les questions de politique intérieure

Charte de la francophonie, 2005

Les défis de la francophonie en Afrique

L'usage du français doit affirmer sa place à une époque où le multilinguisme est une réalité, une nécessité et une richesse. Il doit devenir suffisamment attractif, notamment auprès des jeunes, pour conserver son dynamisme et son intérêt. Si les atouts sont nombreux, les défis à relever demeurent importants (…). Certains Etats se détournent de la Francophonie pour rejoindre la zone d'influence du Commonwealth, par exemple le Togo et le Gabon. Par ailleurs, des Etats francophones ont décidé d'adopter l'anglais comme 2ème langue officielle (exemple du Rwanda) quand d'autres, comme l'Algérie, renoncent peu à peu à l'usage du français (…). L'espace francophone est également morcelé et fait face à des situations économiques, sociales, environnementales et politiques très diverses. La situation géopolitique actuelle est complexe pour la francophonie notamment en Afrique. Paradoxalement, elle peut rebondir dans ce contexte, en s'appuyant sur un espace de droits et une communauté de valeurs partagées. Elle peut permettre de promouvoir un autre modèle que celui proposé par des puissances comme la Russie ou la Chine.

L'espace francophone : relever des défis économiques et numériques pour assurer son dynamisme, Conseil économique social et environnemental (CESE), juin 2024

Le français et l'anglais au Rwanda

Au Rwanda, la majorité de la population parle le kinyarwanda. Mais le français et l'anglais se développent également, chacun dans un domaine spécifique

Le président [rwandais] Paul Kagame (…) a introduit dans la Constitution de 2003 l'anglais comme 3ème langue officielle avec le kinyarwanda et le français (…). Devenu en 2007 membre de la communauté des Etats d'Afrique de l'Est (EAC), anglophone, puis en 2009 du Commonwealth, le Rwanda donne l'impression de se détourner de l'espace francophone (…).

Le français a été réintroduit en 2014-2015 comme langue enseignée au primaire dans le public. Rouverte en 2010, l'école française de Kigali reçoit de nouveau de nombreuses demandes d'inscription. Les chaînes de télévision publiques proposent des émissions en kinyarwanda, anglais et français. France 24 et TV5 sont les chaînes étrangères les plus regardées, et les bouquets Canal + sont très appréciés. Dans les librairies de Kigali,
trônent Le Monde diplomatique ou Jeune Afrique, mais peu de magazines en anglais. Les écrivains rwandais les plus connus écrivent parfois en kinyarwanda mais le plus souvent en français (…).

L'élite du pays a adopté le bilinguisme anglais-français. « Nous sommes au carrefour des 2 mondes », remarque [l'historien Antoine] Mugesera. « Une seule langue c'est une pauvreté, 2 langues c'est une richesse. Je pense que tout le monde est conscient qu'il faut garder les 2 langues. Ce serait pour nous un atout énorme ».

« Le Rwanda regarde à nouveau vers le monde francophone »,Le Vif, 10 août 2018

Les limites de la puissance de la francophonie

La langue française a longtemps été celle des élites et de la diplomatie internationale. Le poids politique du français s'apprécie au nombre important de pays dans lesquels il est la langue officielle ou co-officielle (2ème rang mondial après l'anglais et devant l'espagnol). Le français garde aussi un statut officiel dans toutes les grandes organisations internationales qu'elles aient trait aux sports (Comité international olympique) ou à la diplomatie (ONU). Il est en outre, la 3ème langue la plus utilisée sur Facebook et Wikipédia est la 3ème langue mondiale des affaires après l'anglais et le chinois. À la langue française sont associées, pour des raisons historiques, des valeurs au premier rang desquelles la défense des droits de l'Homme. La francophonie se veut aussi le porte-drapeau de l'Etat de droit, de la bonne gouvernance, de la démocratie, de l'éducation, de la paix et de la prévention des conflits, même si certains de ses membres ne sont pas sans reproche en ces domaines. En revanche, l'importance économique du français reste à conforter. Force est de reconnaître que le bilan global est assez maigre. Souffrant du manque de réalisation concrète et d'un certain décalage avec les attentes des populations, l'OIF semble inaudible et en perte de vitesse.

Wilfried Bertile, Les pays francophones dans la mondialisation : sans sortir ensemble, 2022

Le français devient la quatrième langue la plus parlée au monde

Avec 396 millions de locuteurs, la langue française devance désormais l’arabe standard, tout en se classant derrière le mandarin, l’anglais et l’espagnol, selon les nouveaux chiffres de l’Organisation internationale de la Francophonie.

L’Observatoire de la langue française de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) a publié son rapport tant attendu. L’édition 2026 de La langue française dans le monde, que la secrétaire générale de la Francophonie, Louise Mushikiwabo, a officiellement présentée à Québec ce lundi 16 mars, dresse un état des lieux des plus vivifiants concernant la langue française. En effet, celle-ci compterait 396 millions de locuteurs, prenant ainsi la quatrième place mondiale.

L’étude rapporte que le nombre de francophones a connu un bond spectaculaire ces trois dernières années : 396 millions dans le monde en 2025, contre 321 millions estimés dans le rapport de 2022. Une progression qui s’explique en grande partie par un changement de méthode de comptage. Pour la première fois, l’OIF intègre dans son dénombrement les enfants de 6 à 9 ans scolarisés en français dans les pays où il est langue officielle ou d’enseignement. Résultat direct : le français est passé de la cinquième à la quatrième place des langues les plus parlées dans le monde, désormais devant l’arabe standard, et toujours derrière le mandarin,

Ce chiffre montre également à quel point l’Afrique est le véritable épicentre de la francophonie. Le déplacement est massif : 65 % des francophones vivent aujourd’hui en Afrique. En 2050, selon le scénario de référence de l’OIF, 590 millions de personnes parleront français, dont 9 sur 10 vivront sur le continent africain. La République démocratique du Congo (RDC), à elle seule, concentre 112 millions d’habitants, dont 51 % de francophones. Au Niger et au Mali, la scolarisation en français reste le principal vecteur de progression de la langue, même si des millions d’enfants ne sont pas encore régulièrement scolarisés. C’est ici que Mohamed Embarki situe « le plus grand enjeu de la francophonie », qui nécessite une éducation de qualité et inclusive, avec des enseignants formés.

Le français est aussi la deuxième langue la plus apprise dans le monde, après l’anglais. On dénombre 51 millions d’apprenants du français en dehors de la sphère francophone. La langue est, avec l’anglais, la seule langue présente dans quasiment tous les systèmes scolaires du monde. Il est aussi, selon le concept forgé par le linguiste Louis-Jean Calvet, la deuxième langue la plus « véhiculaire » au monde, c’est-à-dire la langue qui circule le plus au-delà de ses locuteurs natifs (environ 90 millions), après l’anglais.

Troisième langue de l’économie mondiale : un atout professionnel concret

Selon Mohamed Embarki, l’espace francophone génère 16,5% du PIB mondial et 20% du commerce mondial de marchandises. Le français reste ainsi la troisième langue des transactions commerciales internationales. Dans les pays du Maghreb et d’Afrique subsaharienne, des études conduites sur 10 ans auprès de 12 capitales montrent une progression continue des compétences en français entre 2015 et 2024. Les employeurs interrogés affirment par ailleurs qu’à compétences égales, la maîtrise du français fait la différence à l’embauche.

Le rapport s’attaque également au mythe tenace de l’hégémonie de l’anglais sur le web. L’Observatoire de la diversité linguistique et culturelle dans l’Internet (OBDILCI) établit que l’anglais représente non pas 80% des contenus du web, comme on le répète souvent, mais environ 20%. L’espagnol arrive en deuxième position, le mandarin en troisième. Le français se classe quatrième, ex aequo avec l’arabe, l’hindi, le portugais et le russe, chacun pesant environ 3,5 % des contenus. La « découvrabilité » des contenus francophones, culturels comme scientifiques, reste insuffisante, et les ressources publiées en français sont encore trop peu agrégées et valorisées, comme le rappelle Mohamed Embarki.

Intelligence artificielle : des biais à corriger

Pour la première fois, l’édition 2026 consacre un chapitre entier à l’intelligence artificielle et aux grands modèles de langage. Si les bases de données qui alimentent ces modèles sont essentiellement en anglais, la plupart des LLM (Large Language Model) sont désormais multilingues, et le français en bénéficie. Mais le rapport identifie des biais préoccupants, comme la moins bonne qualité des réponses en français par rapport à l’anglais, des biais culturels et de genre, ou une vision homogène qui ne reflète pas la pluralité des espaces francophones. Face à ces défis, l’OIF plaide pour une intelligence artificielle francophone éthique, construite de manière respectueuse pour la diversité culturelle. Ces enjeux sont intrinsèquement liés à la question de la souveraineté numérique, que l’OIF souhaite également mettre en avant. Ce rapport quadriennal s’adresse ainsi directement aux chefs d’État des 90 membres de l’OIF, à quelques mois du XXe Sommet de la Francophonie, prévu à Phnom Penh en novembre 2026.

Romain Ferrier, Le Figaro, 18 mars 2026